Jules et Jim, une arnaque pro-monogamie

Jules, Jim et Catherine autour d'une table pro-monogamie.

J’ai récemment regardé Jules et Jim de Truffaut (1962). J’attendais avec impatience et curiosité de voir ce classique, cité à tout va quand il s’agit de parler des relations en dehors de la monogamie, et en particulier de trio amoureux. Quelle ne fut pas ma surprise devant ce film qui s’est révélé être très éloigné de ce que je m’attendais à voir, et que j’ai détesté.

Vision fantasmée, symbole inapproprié

Échappés de leur film, Jules et Jim semblent être devenus des figures de la culture populaire, dans laquelle ils sont un symbole de l’amour libre. Que ce soit au détour d’une conversation sur le sujet ou dans des articles de presse, on a fait de Jules et Jim des représentants de la liberté amoureuse, d’une certaine idée des années soixante et de la marginalité. Ainsi, pour parler des cafés polyamoureux, un article titre : « On a rencontré les Jules et Jim des temps modernes » (1).  Elle cite le film dans : « 7 films qui prouvent que l’amour à trois, c’est possible » (2). Toujours chez Elle (Québec cette fois-ci), un test sur le polyamour peut donner comme résultat : « Jules et Jim, c’est le scénario de votre vie. La monogamie, très peu pour vous. Vous aimez aimer et il est hors de question de vous limiter. Vous passez donc votre vie à gérer votre jalousie et celle de vos partenaires » (quelle vision du polyamour !). Cela passe aussi par des captures d’écran volontiers utilisées comme illustrations, on en trouve par exemple une légendée ainsi dans un article du Nouvel Obs : « Jules et Jim, le film de François Truffaut avec Jeanne Moreau. Un hommage au polyamour. » Je pourrais continuer une longue liste sur ce mode. On retrouve souvent l’expression « véritable hymne à l’amour libre », ces mots exacts répétés dès qu’il s’agit de parler du film. À part un article de Slate, partout, on semble envisager Jules et Jim comme concept décorrelé de l’oeuvre : personne n’a vu le film – ou alors, personne ne l’a compris – mais tout le monde en a une image idéalisée.

Jules, Jim et Catherine en train de courir. Ils ont l'air heureux, ce qui ne permet pas de voir le propos pro monogamie du film.
La fameuse image utilisée pour illustrée des articles sur l’amour libre.

Du coup, qu’est-ce qui se passe exactement dans Jules et Jim ? Jules et Jim vivent à Paris, ils deviennent amis et ont de multiples amantes. Quand ils rencontrent Catherine, Jules déclare à Jim : « Pas celle-ci », après un mois à la voir constamment, et avant de l’inviter à passer une première soirée avec eux. Ils se fréquentent ensuite tous les trois, en vacances et à Paris. Quelques temps plus tard, Jules rentre en Autriche dont il est originaire et s’y marie avec Catherine, puis c’est la guerre. Lorsqu’elle prend fin, Jim vient rendre visite à Jules et Catherine. Leur couple ne fonctionne plus, elle avait pris des amants pendant la guerre et a disparu il y a quelques mois avant de revenir, surtout parce que sa fille lui manquait. Jules encourage Jim à commencer une relation avec Catherine (« si vous l’aimez, cessez de penser que je suis un obstacle »),  accepte la situation sans en être heureux pour autant, et promet qu’il continuera d’aimer Catherine. Ils vivent un temps court ensemble, tous les trois plus Albert, ami de Jules et Jim et autre amant de Catherine, qu’il souhaitait épouser, mais qu’elle n’aime pas. Jim doit retourner en France pour un temps et sa relation avec Catherine se détériore, la distance et les problèmes de communication qui vont avec contribuant à compliquer le tout. Leur relation prend fin, et le jour où Jim annonce à Catherine qu’il va épouser Gilberte, avec qui il espère avoir des enfants (qu’il n’a pas réussi à avoir avec elle), elle sort un pistolet et menace de le tuer ; il s’enfuit. Quelques mois plus tard, Jim qui la croise par hasard au cinéma avec Jules accepte de faire un tour en voiture avec elle. Elle conduit et en souriant, les précipite tous deux dans le vide devant les yeux de Jules, témoin de la scène.

Certes, les moeurs représentées dans le film sont plus libres que celles de la société française de 1962, l’année où il paraît, qu’il s’agisse de la façon dont Jim gère ses amours multiples, de l’attitude de Catherine, qui n’hésite pas à vivre sa liberté sexuelle, ou encore de Jules, qui accepte la liberté de sa femme quoique ce ne soit pas la situation dont il ait rêvé. Dans cette perspective, on peut comprendre que le film ait marqué les esprits sur ces sujets, mais une mise à jour serait sérieusement nécessaire. Les moments où ils sont heureux tous les trois sont finalement très rares et à aucun moment il n’est véritablement question « d’amour à trois » dans Jules et Jim : ce sont simplement deux amis qui aiment la même femme et qui tolèrent la situation (sans joie pour Jules, avec jalousie pour Jim la seule fois où Catherine passe à nouveau un moment de gaieté en tête à tête avec Jules). Entre eux rien d’autre que de l’amitié, et on ne peut pas non plus dire qu’ils forment vraiment un ménage ensemble : Jim ne fait que séjourner brièvement chez Jules et Catherine. Rien d’idyllique dans ce que Truffaut nous montre, tout tourne rapidement au malaise, puis à la tragédie, avec cette fin particulièrement affreuse. Truffaut aurait d’ailleurs déclaré : « Jules et Jim est un hymne à la vie et à la mort, une démonstration par la joie et la tristesse de l’impossibilité de toute combinaison amoureuse en dehors du couple ». Pas la tristesse de la difficulté, non : de l’impossibilité. Il est grand temps que ce film qui se veut une démonstration qu’hors de la monogamie, point de salut, cesse d’être un porte-drapeau pour la liberté amoureuse, car il en est un bien mauvais représentant. Jules et Jim s’inscrit ainsi dans la lignée des nombreux films qui traitent les sexualités marginales par le prisme d’histoires où les héros et héroïnes déviantes finissent toujours par payer leurs écarts d’avec la norme.

Monogamie et mysogynie

Examinons maintenant d’un peu plus près le contenu du film quant à la question de l’amour libre. Jules et Jim ont une vie effectivement libérée avant de rencontrer Catherine, mais les femmes, bien qu’elles soient en général nommées, semblent être des objets interchangeables : on les voit passer à l’écran quelques temps puis disparaître. Jules parle ainsi d’un « arrivage de filles », et ce rapport aux femmes est flagrant quand, plus tard, lors du retour de Jim à Paris, quelqu’un lui présente Denise comme « une belle chose, un bel objet », « le sexe à l’état pur ». Mais si les femmes sont des objets, le désir de trouver son objet à soi semble bien présent. En sous-texte, on comprend qu’ils adhèrent tous deux à l’idée que quand ils auront trouvé la femme qu’ils veulent épouser, ils fonderont un foyer et auront désormais une vie stable. C’est d’ailleurs ce que tente Jules quand il élit Catherine comme un objet à part (« Pas celle-là, Jim ») : la femme épousable. Cette démarcation de Catherine d’avec les autres objets féminins est annoncée par l’épisode de la statue dont leur ami Albert leur montre une diapositive : un visage de femme dont « le sourire tranquille […] les saisit » au point qu’ils vont voyager jusqu’à une île dans l’Adriatique pour voir l’originale. Ils passent une heure avec la statue. Cet épisode se produit peu avant leur rencontre avec Catherine qui « avait le sourire de la statue de l’île » . « Catherine n’est pas spécialement belle, ni intelligente, ni sincère, mais c’est une vraie femme », déclare plus tard Jules. Son destin sera d’être fétichisée par les trois hommes comme la statue à laquelle Albert, Jules et Jim déclarent qu’elle ressemble. Peut-être est-ce ce qu’il faut voir d’ailleurs dans cette comparaison : la statue comme l’idéal de la Femme – une beauté mystérieuse mais inerte – à laquelle Catherine, malgré sa ressemblance supposée, ne cessera de faire défaut, d’où le tournant tragique du film.

Dans Jules et Jim, le personnage de Catherine ayant à charge de représenter le Féminin avec un f majuscule est donc condamné à n’être qu’un cliché. Femme passionnée donc femme folle, ou tout au moins, irrationnelle. La voix off ne donne pas accès à l’intériorité de Catherine, sans doute hors de portée de l’imagination des hommes qui ont produit le texte d’origine et le film, et ne fait que décrire factuellement ce qui la concerne : Catherine est femme, donc Autre. Femme-enfant imprévisible qui se travestit, saute dans la Seine, et dont le passé n’est réduit qu’à des anecdotes fantasques, des déclarations du type : « à 15 ans j’étais amoureuse de Napoléon » (un tableau qui n’est pas sans rappeler à posteriori le trope de la manic pixie dream girl). Femme capricieuse enfin, qui impulse les mouvements, les départs en vacances et les retours, prend les décisions, fait et défait les histoires d’amour, quand les deux hommes, eux, ne cessent de l’aimer. Capricieuse jusqu’à la perversité : « Jules, regarde-nous bien », demande-t-elle avant d’entraîner en souriant Jim dans la mort.

L'affiche de Jules et Jim, texte pro monogamie
Certes, elle prend toute la place sur l’affiche.

Catherine, la grande absente du titre, est celle par qui l’amour et la mort arrivent et toute la part de tragédie que contient le film est présentée comme étant sa responsabilité. À Jules qui vient de lui demander son avis sur son envie d’épouser Catherine, Jim répond : « est-elle faite pour avoir un mari et des enfants ? Je ne crains qu’elle ne soit jamais heureuse sur cette Terre. Elle est une apparition pour tous, peut-être pas une femme pour soi tout seul. » – apparaît là l’idée que l’impossibilité de la monogamie est inscrite dans l’essence même de Catherine. Sans elle, en effet, la monogamie aurait été envisageable : Jules ne souhaitait que cela, et le narrateur nous dit que Jim, après l’avoir embrassé pour la première fois « se releva enchainé, les autres femmes n’existaient plus pour lui ». Mais voilà, dans la dichotomie mère ou putain, Catherine est clairement du côté de la pute – « J’ai connu beaucoup d’hommes » dit-elle à Jules avant d’accepter la demande en mariage ; et n’abandonne-t-elle pas un temps sa fille pour aller rejoindre un amant ? Tout un vocabulaire de dangerosité est utilisé autour de Catherine. « Une menace planait sur la maison », une menace sur la famille nucléaire bourgeoise quand une mère se refuse à ne vivre que dans et pour ce cadre étriqué. Catherine est également trop curieuse pour être honnête, c’est un thème qui revient plusieurs fois et qui prend tout son sens lors de la dernière conversation qu’elle a avec Jim, lorsque celui-ci évoque l’image d’une femme curieuse qui se donne au premier venu ; il lui dit alors que lui peut brider sa curiosité, mais ne pense pas qu’elle en soit capable, faisant ainsi écho à Jules qui affirmait plus tôt : « la maxime de Catherine est que dans un couple, il faut que l’un des deux au moins soit fidèle ».  Tous deux regrettent cet état de fait, regrettent de ne pouvoir vraiment posséder Catherine. Ainsi « Jim ne pouvait admirer sans réserve Catherine que seul, en société, elle devenait pour lui relative » : une volonté d’isoler l’objet pour ne pas voir la personne vivante en interaction avec le monde. C’est d’ailleurs le soulagement qui domine Jules après sa mort : il « n’aurait plus cette peur qu’il avait depuis le début, […] que Catherine le trompe ». Mort de celle qui a « voulu inventer l’amour » mais échoué, faute d’être assez « humble » ; fin de la menace pour l’ordre monogame patriarcal, ce brave homme pourra à nouveau dormir sur ses deux oreilles.

Ce film n’est en rien une ôde à l’amour libre, mais une bromance, comme le titre le montre, ainsi que la voix off qui déclare dans les dernières minutes : « l’amitié de Jules et Jim n’avait pas eu d’équivalent en amour ». Dans ce cadre, Catherine est avant tout un objet que leur relation amicale leur permet de partager dans une certaine mesure. Dans Jules et Jim, la liberté amoureuse vaut mieux pour les hommes que pour les femmes. Cette liberté que Catherine souhaitait réaliser entièrement et que la construction du film tend à présenter comme indésirable lui sera inatteignable dans la vie comme dans la mort, puisque son souhait de voir ses cendres jetées dans le vent est rejeté, « ce n’était pas permis ». La norme comme mot de la FIN.

 

(1) https://www.lebonbon.fr/paris/societe/polyamour-cafe-paris-polyamoureux-amour/

(2) http://www.elle.fr/Loisirs/Cinema/Dossiers/trouple/1962-Jules-et-Jim-de-Francois-Truffaut

(3) http://www.ellequebec.com/societe/amour-et-sexe/article/etes-vous-douee-pour-le-polyamour

Corps sonores, instantanés de la diversité amoureuse

couverture de la BD Corps sonores, avec des jeunes polyamoureux

Voici un article d’été (il ne me reste qu’aujourd’hui pour pouvoir encore y prétendre), qui sera donc court et léger. J’ai récemment lu la BD Corps Sonores, de Julie Maroh, sortie début 2017. J’ai une vraie tendresse pour cette bédéiste, que j’ai connue en pleurant sur Le bleu est une couleur chaude (avant de repleurer comme une madeleine devant l’adaptation de Kechiche, qui n’a cependant pas grand chose à voir avec l’oeuvre de Maroh). Corps Sonores dresse un panorama de la diversité relationnelle contemporaine avec Montréal comme décor, c’est une somme de petites histoires d’amour, de sexe, d’attirance, dont quelques unes abordent le polyamour. La couverture elle-même n’est pas anodine, voir l’image ci-dessus : y figurent cinq personnages, dont trois, au centre, qui ont l’air d’être ensemble – deux s’embrassent tandis qu’une troisième a le bras posé sur l’épaule de la personne du milieu.

Sur la quinzaine d’histoires dépeintes dans Corps Sonores, quatre parlent de relations non exclusives consensuelles, non que les relations qui y figurent soient forcément de cette nature-là, mais c’est un enjeu soulevé. Toutefois, pas vraiment le temps de creuser, avec quelques pages à chaque fois, on ne fait souvent qu’effleurer les questions sous-jacentes. Une seule de ces quatre histoires est une relation polyamoureuse lumineuse, : « L’aveu », contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser. Il s’agit d’une relation entre trois personnes, qui semble à priori rentrer dans la configuration classique deux femmes et un homme, avec un couple de base auquel se serait ajoutée la troisième. Il est ici question de niveau d’engagement, et c’est très mignon.

Trois personnes qui s'embrassent et se tiennent les mains

Dans les trois autres, les choses sont plus floues, et c’est intéressant d’interroger ces limites, de s’attaquer à la mise en place des relations non-exclusives avec ce qu’elles comportent de zones grises, de douleur, dans une société où elles restent hors-normes.

« Sex-friends » met en scène deux amants, dont l’un est honnête avec ses partenaires et demande à l’autre d’en faire autant avec sa femme. Cela pose des questions d’éthique dans les relations non-exclusives : doit-on attendre de nos partenaires qu’ils adoptent la même que la nôtre ?

Dans « Polyamour, polyamitié », un homme rentre à Montréal, blessé par la proposition de sa partenaire d’ouvrir leur relation, dans laquelle ils font donc une pause. Il en parle à ses amis qui sont bien plus au fait des questions de polyamour que lui et lui font la leçon, une engeulade en résultant.

« Maladie incendie » dépeint un couple hétérosexuel dans lequel la femme est gravement malade. Une des conséquences est qu’elle vit régulièrement des histoires avec des amants sans rien faire pour préserver son partenaire de vie… cependant, Maroh nous montre que cet homme est capable d’accepter ces infidélités plus que le personnage féminin ne le croit elle-même, et qu’une ouverture apaisée pourrait être envisagée.

Pour ces deux dernières histoires, je regrette un ton trop didactique : à la fois de la part des amis du personnage principal dans « Polyamour, polyamitié » et lors d’une émission qui parle de polyamour à la radio dans « Maladie Incendie ». Sur des histoires aussi courtes, ces passages m’ont semblé un peu pesant et je pense que la narration gagnerait en subtilité sans l’aspect « je vais expliquer le polyamour à mon public qui ne sait pas forcément ce que c’est ». En tout cas, il semble y avoir une volonté de « démocratiser » le polyamour de la part de Maroh en le faisant apparaître dans ces histoires comme une option parmi d’autres, sans l’attacher à une configuration particulière, ce qui, au-delà d’une façon parfois maladroite de l’amener, est à saluer. Ici, pas de vision limitée du polyamour, pas d’image précise renvoyée, pas de polynormativité : simplement des alternatives.

Radio qui parle de diversité dans les relations

En guise de conclusion, une citation tirée de la préface écrite par Julie Maroh : « Pédés, gouines, travelos, freaks, inconstants, coeurs d’artichaut, multi-amoureux et aventuriers, nous écrivons nos propres poèmes, vibrons à travers nos propres romances. Nous ne sommes pas une minorité, nous sommes les alternatives. Car il y autant de relations amoureuses qu’il y a d’imaginaires. »

Apnée, où est la normalité ? D’une tentative intégrationniste à une échappée queer

Affiche du film Apnée

Présenté à Cannes en 2016, Apnée est composé de scénettes qui ont en commun d’avoir comme protagonistes Maxence le barbu à lunettes, Thomas aux cheveux longs et Céline la blonde désabusée (il s’agit des prénoms des acteurs, conservé pour les personnages). Le film de Jean-Christophe Meurisse, succession de petits sketchs dans différents décors, est marqué par l’origine théâtrale du réalisateur et des acteurs (la troupe des Chiens de Navarre), qui se sent aussi bien dans la construction que dans les dialogues, improvisés pendant le tournage. Une sorte de Valseuses contemporain sorti des planches. Apnée ne m’a pas particulièrement enthousiasmée au visionnage, passés les débuts : je l’ai trouvé longuet. Pourtant, il me semble qu’il offre une représentation intéressante des relations non-monogames et de leur rapport à la normalité. Finalement, pendant l’écriture de cet article et après un deuxième visionnage, le film m’est devenu de plus en plus sympathique.
NB : je spoile toujours grave, donc si ça t’embête, passe ton chemin, ou vas-voir le film et puis reviens.

Apnée, ou comment respirer quand on est queer

Le film s’ouvre sur une scène à la mairie, avec les trois personnages qui viennent se marier, tous en robes blanches. Le maire leur explique que “c’est pas possible, pas encore […] on peut pas se marier avec soi-même, par exemple” (reprenant des arguments absurdes trop entendus de la part de la manif pour tous). Céline, Thomas et Maxence sont en colère : « moi je veux de l’officiel, moi je veux liberté, fraternité égalité, d’ailleurs ça marche par trois la république !  » Ils voudraient être normaux. Céline, surtout. Elle l’exprime à de nombreuses reprises. Alors qu’ils prennent un bain dans un magasin qui donne sur la rue, elle déclare : “je veux être Madame tout le monde !”. Max et Thomas, dans le déni, lui répliquent “mais on est comme tout le monde ! Personne ne nous regarde”, alors qu’ielles sont nu.e.s derrière une vitrine, ce qui ne va pas sans étonner certain.e.s passant.e.s. Ensemble,  quoiqu’il fasse, ielles ne pourront pas passer inaperçus.

Le trouple queer dans une baignoire

Pour rentrer dans le régime de la normalité, ielles tentent de passer différentes étapes de validation, les attentes classiques de la société envers un couple : se marier, emménager ensemble, trouver un boulot et construire des projets, faire une demande de prêt, penser aux enfants…Mais voilà, ils ne sont pas un couple, et pour eux, exister dans cette société là est une impossibilité. À la fois individuellement inadaptés (Thomas, par exemple, qui verse une larme tout en acquiescant alors qu’il pense non, incapable de parler, devant son formateur : « vous n’êtes pas marié, vous n’avez pas d’enfants, vous n’en voulez pas. Donc, vous êtes avide de travail, par exemple ») et collectivement. Leur trouple est queer, hors-norme, et il n’y a pas de place pour eux dans cette ville. Ce n’est bien sûr pas ce que se disent les personnages, qui ne vivent pas leurs identités comme politique, mais qui le sont malgré elleux. « Le queer, c’est ce qui est anormal, étrange, dangereux. Le queer implique notre sexualité et notre genre, mais il va bien au-delà. Il incarne notre désir et nos fantasmes, et bien plus encore. Le queer est la cohésion de tout ce qui est en conflit avec le monde hétérosexuel capitaliste. Le queer est un rejet total du régime de la Normalité » ¹. Ce n’est d’ailleurs pas tant les personnages qui sont étranges que le monde qui les entoure qui est absurde, et qu’ielles mettent en lumière par des remises en cause naïves pendant la phase où ielles tentent d’intégrer ce monde capitaliste, sans succès – c’est particulièrement flagrant dans la scène où ielles visitent un appartement trop petit et trop cher. Ielles croient en fait aux promesses du monde capitalise comme un enfant au Père Noël : « On vous donne nos rêves, et vous vous en faites quoi, vous les mettez dans des petites cases ! « , hurle Céline à son banquier. Alors, devant cet horizon urbain irrespirable, ils vont prendre l’air du large et voir ailleurs si la vie y est. Devenir-queer.

 

À la dérive du vieux monde

Céline, Max et Thomas donnent le frisson à cette société bourgeoise : squatteurs, on les imagine presque voleurs d’enfants quand ils se proposent comme parents d’une petite fille qui joue dans un square, avec une certaine méchanceté de la part de Céline. « Ça te dérange pas d’avoir deux parents PD ? », demande Thomas à l’enfant. « Vous voulez séparer les familles ? » interroge-t-on à  la banque quand ielles présentent leur projet de parc d’attraction. Cette question de la famille est un des thèmes les plus récurrents du film, et réalisateur comme acteurs réagissent en creux aux discours nauséabonds de la manif pour tous, en le tournant en dérision à de multiples reprises. Le refus de prêt de la part du banquier marque un coup d’arrêt dans leur quête de la normalité. Ce tournant se traduit métaphoriquement par la vision brève d’un enfant qui danse devant une voiture en flammes. Si on a l’air dangereux, soyons-le pour de vrai, semble se dire le trio. Devenons des queerorists. La tentation de la criminalité est là, prendre de force ce que le monde ne veut pas vous donner. Tous les trois tentent de braquer une banque mais, il n’y a toujours rien pour eux (« on a pas de liquide ici »). Il est temps de prendre vraiment la route. Ils n’ont pas pu se marier, ne pourraient sans doute pas adopter, alors, à la place, ils vont tenter de renverser la situation et se faire adopter par un vieux couple dont la maison se trouve sur leur route. Ielles débarquent, prétendent être leurs enfants, ravivent des souvenirs imaginaires, et tout le monde se prend au jeu, créatif et moqueur : « on voulait une famille, un papa, une maman, des enfants quoi ». Jouer à la famille tradi ne les intéresse qu’un temps : le voyage continue.

Ielles finissent par le trouver, leur trou dans le grillage de la prison, dans un village abandonné en bord de mer – il ne reste que le curé et le postier, le maire leur donne les clés. Les institutions ont failli, le curé misanthrope leur confesse : « moi j’ai échoué, je n’ai pas d’amour moi ». Dans ce village, on sort vraiment du régime de la normalité, et tout devient terriblement bizarre. Queer as fuck, les y voilà. On est aussi hors du système capitaliste, le village leur est donné avec beaucoup de simplicité. À chacun.e selon ses besoins. Tout ce qu’ielles n’ont pas pu faire dans le vieux monde leur est désormais accessible : un lieu à habiter, la liberté d’aimer, de créer. Ielles vont faire les courses comme des enfants dans un supermarché abandonné et y croisent une autruche, preuve de plus qu’ici, c’est le bizarre qui règne. Et surtout, ielles vont enfin pouvoir se marier, en pantalon cette fois, dans une fête folle et décalée, mixte à de nombreux points de vue, où on danse, se bat, et colle des gens au plafond.

Quel polyamour pour ce trouple queer ?

Leur trouple est composé de deux hommes et d’une femme, ce qui, comme je l’ai relevé dans les articles précédents, est bien plus rare que l’inverse dans les représentations du polyamour. Leur trouple n’est pas non plus marqué par l’hétérosexualité, avec une Céline qui serait centrale. Il s’agit véritablement d’un trouple, 1+1+1. Chacun des trois a une relation à part avec les deux autres. Ce sont des individus qui ont choisi d’être ensemble, mais il n’y a pas de pression dans l’idée de tout faire à trois. Ce n’est pas un trouple social. On constate dans la deuxième partie du film que ce n’est pas un trouple exclusif non plus, quand Céline se rapproche du curé, ou quand Max et Thomas flirtent avec le facteur bear, dans une scène où ils le peignent et le déshabillent.

Leurs rôles au sein du trouple sont très peu genrés, et la seule fois où une attente envers Céline en tant que femme est mentionnée, elle est caricaturale (un classique make me a sanwich), et Céline la rejette. Si la scène de patin à glace qui suit la séquence d’ouverture, marque bien une différence entre elle (patins blancs, masque bleu) et eux (patins noirs, masques rouge et jaune), il me semble que dans l’harmonie qui se dégage de cette danse sur glace, cela s’efface. Corps nus, masques de la lucha libre, ce passage n’est pas codé comme sexuel. Il me semble plutôt servir de métaphore de la relation entre ces trois-là : fluide, non genrée, librement consentie à chaque instant.

Dans les diverses interviews que j’ai pu lire, j’ai trouvé peu de discours de la part de Meurisse sur le fait d’avoir mis en scène un trouple – ce n’est pas le coeur de son sujet, ils les a choisi, c’est tout. Cependant, dans une interview accordée à Tetu, il dit tout de même, et c’est très fort : « J’espère qu’on pourra un jour se marier à trois. À quatre. À cinq. Toute forme d’amour doit être reconnue, point. C’est une totale régression de voir ces porcs [de la Manif pour tous] défiler. Il y a un arrière plan très politique dans mon film, au-delà du rire.² Mais même le mariage, une fois qu’il a eu lieu, fini par être critiqué aussi en tant qu’institution, avec les différentes attentes qu’il implique. Les personnage s’en moquent pendant leur voyage de noce en barque. Leur déconstruction des règles du vieux monde ne sont pas prêt de s’arrêter, et ils sont maintenant capables d’assumer leur différence. Le film se clôt sur les trois, cramés de la tête au pied, qui remontent une foule à contre-courant, avec les passant.e.s qui se retournent sur elleux. On ne sera pas normaux, et c’est tant mieux.

Le trouple est dans une barque

« Si nous voulons un monde sans retenue, nous devons réduire ce monde en poussière. Il nous faut vivre au-delà de toute mesure, aimer et désirer ravageusement. » « En bref, ce monde ne nous a jamais suffi. On lui dit « on veut tout, connard, essaie donc de nous arrêter ! » ¹

1 Vers la plus queer des insurrections, Fray Baroque et Tegan Eanelli, Libertalia

http://tetu.com/2016/10/19/chiens-de-navarre-apnee/

 

 

Expérimenter le polyamour pour une journée : Le lierre et la vigne

Trois personnes de dos à travers une fenêtre.

Le lierre et la vigne : Retour à Intimatopia est un jeu de rôle grandeur nature (ou GN) conçu par Lila Clairence et organisé au sein de l’association eXpérience. Qu’est-ce qu’un jeu de rôle grandeur nature ? Je vais en donner la définition minimale que propose la fédération française de jeux de rôle grandeur nature : « rencontre entre des personnes, qui à travers le jeu de personnages, interagissent physiquement, dans un monde fictif. » Si tu as envie d’en savoir plus, je t’invite à aller farfouiller sur internet, et entre autres sur le site electro-gn.com.

Le lierre et la vigne est un GN contemporain qui dure une journée, du lever au coucher (c’est le temps durant lequel on incarne nos personnages), est précédé d’ateliers préparatoires au jeu la veille au soir (pour se mettre en confiance, clarifier l’univers fictif partagé, négocier nos limites…), et est un jeu pour dix-huit personnages. Si j’en parle ici, c’est bien entendu parce que c’est un jeu dans lequel le polyamour a une place prépondérante. J’ai joué ce jeu en novembre, il a été depuis retravaillé, rejoué deux fois, et une version longue est en préparation. Pour écrire cet article, je m’appuie à la fois sur mon expérience personnelle en tant que joueuse et sur les documents de jeu fournis par l’organisateur (des textes qui parlent des personnages et donnent des éléments pour les jouer, c’est-à-dire ce qu’on appelle habituellement des fiches de personnages, et qui sur ce jeu sont accessibles à tou.te.s en amont).

Représenter la diversité des relations non-exclusives

Câlin pendant la résidence artstique du Lierre et la Vigne.
Crédits photo : Saki

Le polyamour et, plus largement, les relations non-monogames consensuelles, sont une des thématiques principales du jeu (la seconde étant l’art). Le GN est un loisir de niche dans lequel ce thème n’est pas commun, et encore moins en tant que thème majeur. On est donc clairement pas face à une oeuvre mainstream, ce n’est rien de le dire. C’est du travail bénévole, et si l’auteur amène ce thème, c’est parce que ça le touche : iel est concerné et informé sur le sujet. D’où, tadam, des représentations variées, qui se retrouvent dans l’écriture des personnages et donc dans les situations de jeu proposées.

On a ainsi, sur les dix-huit personnages : deux relations avec une personne au “centre” (une établie de longue date, une autre récente avec un personnage asexuel), un trouple polyfidèle avec l’enjeu d’intégrer potentiellement une personne en plus, deux personnages très libres qui ont entre eux une relation du type plan cul affectif mais sans être amoureux, un couple marié monogame, un autre couple monogame de fait mais libre en théorie, deux autres personnages célibataires qui ont des possibilités de développement de relations avec certains autres évoqués ci-dessus. Je n’ai jamais vu ailleurs une oeuvre de fiction qui regroupe tant de configurations (poly)amoureuses différentes, même si ce n’est bien sûr pas exhaustif. Cela donne à explorer largement la question, et permet de sortir de la réduction du polyamour au modèle « un couple qui intègre une troisième personne pour tendre ensuite vers le trouple », qui est en général représenté (gloire et misère du plan à trois). Pour les personnes qui viendraient jouer sans être familiarisées avec la question, le jeu n’affirme donc pas ce qu’est le polyamour mais propose une ouverture. Un atelier en petit groupe est d’ailleurs prévu à cet égard, pour réfléchir à ce que veut dire le polyamour pour les personnages qu’on s’apprête à jouer. Une façon supplémentaire de renforcer la vision de l’auteur : c’est à toi de construire les modalités de tes relations polyamoureuses, tout le monde n’y met pas la même chose.

Dégenrer pour éviter les clichés

Poneys qui se font un câlin de groupe.

Les personnages ont été écrits avec un genre précis, et il peut être intéressant de s’y attarder et de se demander ce que cela peut refléter des représentations de l’auteur. Ainsi, les deux trios polyamoureux avec une personne au centre sont conçus sur le même modèle : un couple marié plus une amante de l’homme du couple. Il y a bien sûr des enjeux différents entre ces deux trios, mais il est notable que ce soit ce modèle, avec l’homme au centre, que l’on retrouve deux fois. Il y a un tiers des personnages qui font partie d’un couple marié dans le lierre et la vigne, ce qui correspond sans doute à l’idée implicite de ce qu’est un couple stable pour l’auteur, qui est iel même marié. Le trouple polyamoureux est également composé d’un homme et de deux femmes, faisant écho aux structures citées ci-dessus (qui sont les plus suceptibles d’être représentées dans la fiction), et la quatrième personne qu’il est question d’intégrer est un homme. Le couple monogame est un couple gay, ce qu’on peut lire comme allant à l’encontre des stéréotypes sur la sexualité gay, le couple monogame de fait est un couple hétéro. La relation de type plan cul est hétérosexuelle. Dans les histoires potentielles qui sont encouragées par l’écriture à se développer, il y a une relation hétéro avec une femme asexuelle, et une relation entre femmes. Tel quel, on peut voir l’implicite du couple et de l’hétérosexualité qui reste le modèle prédominant dans l’oeuvre.

Cependant, ce qui est intéressant, c’est que chacun.e pourra décider de jouer son personnage du genre de son choix et en utilisant le pronom de son choix (les ateliers permettent de signifier ça au reste du groupe), peu importe ce que l’auteur a écrit. Lila prend bien soin de le préciser quand elle demande aux gens d’exprimer leurs souhaits de personnages. J’imagine que cette liberté est tout de même relative, les choix étant certainement influencés en partie par le genre dans lequel le personnage est écrit, qui impacte à la fois la perception des personnages et les possibilité de projections en elleux. Ce serait intéressant de comparer, sur plusieurs sessions, les choix de personnages en fonction du genre des joueu.r.se.s. Quoiqu’il en soit, ce dispositif permet d’aller au-delà des préconceptions de l’auteur qui ont pu se glisser dans l’écriture, en dépit de la grande ouverture dont iel fait preuve. Lors de la session que j’ai jouée, il y avait une grande fluidité dans le genre de plusieurs personnages, pour plusieurs raisons : la fluidité des joueu.r.se.s, la superposition entre l’idée du personnage écrit et le personnage vivant, en particulier quand un personnage écrit dans un certain genre était joué par une personne d’un autre genre. Ça n’a pas semblé poser problème en jeu, c’était intéressant à observer.

Créer de l’empathie envers la communauté polyamoureuse

Deux personnes endormies avec des plaids noirs et blancs.
Deux personnages du Lierre et la Vigne en pleine sieste.

Une des potentialités du jeu de rôle grandeur nature comme médium, c’est de créer de l’empathie pour des histoires, des situations qui ne sont pas les nôtres, en nous projettant momentanément dans d’autres vies (« anthropologie empathique », dirait l’auteur du lierre et la vigne). En cela, ce jeu est intéressant pour la communauté polyamoureuse : il donne à expérimenter ce qui n’est bien souvent que de l’ordre de la projection fantasmée (négativement ou positivement). C’est aussi une expérience qui passe par le corps, et apporte donc une forme de réflexion différente que ce que des articles sur la question pourraient susciter. Le lierre et la vigne pose des questions plus qu’il ne véhicule un message monolithique. Il n’en est que plus politique. Parmi les personnes qui se sont inscrites sur ce jeu, certaines étaient déjà sensibilisées à la question, dans des relations non-monogames, et d’autres non, et cela a pu être l’occasion d’une réflexion sur leurs modalités de couple. Qu’il s’agisse d’ouvrir ou non : le faire en conscience.

De plus, l’instruction donnée par Lila quant au ton du jeu est d’en faire un moment « feel-good », dont on ressort chargé d’émotions positives. Cela ne veux pas dire jouer quelque chose de lisse, sans enjeux, sans tensions, mais ne pas aller chercher le conflit pour construire du jeu. S’appuyer sur la joie et toute la gamme des petits bonheurs, prendre le temps de vivre, de créer, d’aimer. En matière de représentation du polyamour, voilà qui permet de s’éloigner un peu de l’équation polyamour = multiplication du drama, des crises de jalousie et autres difficultés en tout genre. Ça fait du bien, au-delà du temps de jeu.

Joe et Marcie rient alors que Marcie joue de la guitare.« Certains musiciens parviennent à jouer en dansant : peut-être est-ce ça, le polyamour. L’apprentissage de l’harmonie dans des mouvements qui par nature sont différents – le voltigement précis des doigts et le bondissement calculé des pieds. » ¹

Si cet article t’as donné envie, sache que les pré-inscriptions pour de futures sessions du lierre et la vigne sont toujours ouvertes. Voici le lien vers le questionnaire à remplir : https://experiencegn.jimdo.com/nos-cr%C3%A9ations/le-lierre-et-la-vigne/

 

1. Extrait de la conférence gesticulée sur le polyamour, écrite par Axelle Cazeneuve pour le personnage de Mark et influencée par la fiche de personnage écrite par Lila Clairence, Le Lierre et la vigne deuxième session. 

You Me Her : les polyamateurs

Image de la série You Me Her sur le polyamour.

You Me Her (Toi, moi et elle en français), dont la première saison a été diffusée en 2016 de l’autre côté de l’Atlantique et est maintenant disponible sur Netflix, est présentée par son créateur John Scott Shepherd comme la première série qui parle de polyamour : on a jamais vu ça, on ne peut pas passer à côté. Voyons-voir comment John en parle, du polyamour (je vais rentrer dans les détails, si tu as un problème avec le spoil, ne lis pas la suite !) .

Le pitch : découverte accidentelle du polyamour

Les Trakarsky, parfait petit couple bourgeois approchant la quarantaine, ne baisent plus beaucoup, mais voudraient avoir un enfant. Sur conseil du frère de Jack, celui-ci engage Izzy, une jeune étudiante en psycho qui est aussi escort, pour “rebooster sa libido”. L’entrevue laisse Jack troublé : il ressent quelque chose pour elle et elle-même ne semblait pas indifférente…Ce qui commence comme une histoire d’infidélité va très vite prendre un autre tour car Jack en parle à sa compagne Emma dès le lendemain. Celle-ci décide de contacter Izzy de son côté. Là aussi, boum, attirance réciproque (mais on peut jeter la vérification du consentement avec l’eau du bain). Entre ces trois-là, c’est le début d’une histoire d’amour chaotique.

Couple cherche licorne sans engagement, payable en trois fois sans frais

Quand on parle de licorne dans le cadre de relations non-exclusives, il faut entendre une personne bisexuelle (qui s’avère souvent être une femme, mais on y viendra tout à l’heure) qui va “compléter” un couple (en général hétérosexuel). Izzy, dans cette histoire, c’est la licorne. Si la licorne est un animal rare en voie de disparition, dont certain.e.s pensent même qu’il n’existe pas, c’est parce qu’en général, la licorne est un animal maltraité, et Izzy ne fait pas exception.

Penchons-nous une seconde sur le titre. You Me Her. Trois pronoms pour trois protagonistes. “Her” ne peut pas être Jack et il est clair que “you” et “me” font référence au couple. Her, elle, c’est Izzy, la pièce rapportée. L’utilisation du pronom instaure la distance et est révélatrice du schéma qui nous sera présenté dans la série : 2+1. Une relation primaire au centre.

Izzy de You Me Her
Izzy de You Me Her

Ce qui me semble particulièrement révélateur des rapports de pouvoir inégalitaires dans la relation, c’est le fait qu’Izzy soit escort. Cela exemplifie les problèmes qui peuvent exister autour de l’archétype de la licorne. Après leurs premières entrevues respectives, quand Izzy débarque chez Emma et Jack, que tous passent une bonne soirée et ont l’air d’accord pour continuer de se voir, Emma, prise de panique devant ce qu’elle ressent, remet l’argent sur le tapis comme une façon de montrer à Izzy quelle est sa place (Izzy feint que c’est bien ce qui était prévu mais quitte presque immédiatement les lieux). Ils décident d’un contrat d’un mois et lui font une avance par chèque. Placer cette relation dans le champ des échanges économico-sexuels, c’est une façon d’éviter de s’engager émotionnellement, en la considérant avant tout comme un objet dont eux, en tant qu’entité couple, vont faire usage. Puisqu’ils sont dans une relation de service (sexuel et émotionnel), puisqu’ils sont clients, cela les soulage donc de la nécessité d’avoir de la considération pour ce que ressent Izzy.  Le personnage est pourtant présenté comme une jeune femme paumée avec une forte consommation de psychotropes (alcool et weed) et cela rend à mon sens l’abus d’autant plus flagrant (mais il est vrai qu’Emma et Jack semblent être également alcooliques, ça ne leur paraît peut-être pas choquant). Tout au long de la saison, l’argent est un levier à disposition d’Emma et Jack pour mettre Izzy à distance et protéger leur couple. Au fil des épisodes, on nous montre des allers-retours entre relation tarifée et relation non tarifée. Lors d’une soirée chez eux, Izzy arrive et déchire le chèque devant eux en leur disant que maintenant, c’est une vraie relation ou rien. Elle a bien compris l’enjeu et l’arnaque que ça constitue pour elle. Ils acceptent momentanément mais pour mieux y revenir plus tard quand ils se sentiront à nouveau en danger. Eux peuvent se soutenir mutuellement. Il n’est jamais question de rupture ou de remise en question de leur couple. Izzy, elle, doit faire face à ses tourments sentimentaux seule, même si Nina, sa colocataire et amie, est là pour l’épauler. Izzy finit d’ailleurs par penser que c’est elle, le problème, plutôt que la situation inégalitaire dans laquelle elle se retrouve : elle décide de retourner chez sa mère pour régler les problèmes qu’elle a avec elle, persuadée que les difficultés qu’elle rencontre avec Jack et Emma sont le symptôme d’un problème plus profond chez elle. Vous avez dit toxique ?

Le trouple à deux femmes, version acceptable du polyamour

Le trouple de You Me Her : Jack Emma et Izzy

Il s’agit de la représentation qui met le moins en danger les normes sociales. D’une part, le couple solide reste le point de départ, l’unité familiale minimale. D’autre part, deux femmes et un homme est la combinaison la plus acceptable : pas de risque de remettre en cause la virilité du personnage masculin avec des soupçons d’homosexualité. Deux femmes et un homme, voilà qui est valorisant pour l’homme (devinez qui est au milieu sur l’immense majorité des images de promotion), tandis que les relations entre femmes restent encore largement présentées comme un eye candy, même dans de respectables productions cinématographiques (je pense ici très fort à un certain baiser dans le surévalué Birdman), quelque chose qui excite les hommes et où ils peuvent, après tout, trouver leur place (car qu’est-ce que du sexe sans bite, je vous le demande). Cependant, là où la série se montre plus solide que ce que je pensais, c’est dans la représentation de la relation entre Emma et Izzy. Il ne s’agit pas pour elles de simplement s’embrasser lors de plans à trois, on nous montre une véritable attirance entre elles. Les deux sont bisexuelles et on nous apprend en même temps que Jack, qui ne le vit d’ailleurs pas très bien, qu’Emma a vécu plusieurs histoires avec des femmes dans sa jeunesse. Il est d’ailleurs notable qu’au départ, chacun doit voir Izzy séparément sans que la notion de trouple soit présente ou même envisagée. Ce n’est que plus tard qu’il va s’agir des trois ensemble. Emma se bat d’ailleurs avec Jack pour être la première à sortir avec Izzy et elle prend clairement énormément de plaisir à cette soirée. Il y a une certaine égalité de traitement dans les relations Jack-Izzy et Emma-Izzy. Izzy n’est pas attirée plus par l’un que par l’autre, bref, elle n’est pas bicurieuse, mais bel et bien bisexuelle.

La polyphobie, rappel à l’ordre sexuel

Vous connaissez l’expression “le clou qui dépasse appelle le marteau” ? C’est exactement ce que tentent de faire tous les proches d’Emma et Jack dès qu’ils ont vent de la situation. Le frère de Jack devient violent, met une baffe à son frère en lui disant qu’il fait n’importe quoi (laisser sa femme sortir avec une autre femme, franchement ?). La meilleure amie d’Emma, qui est aussi une voisine, l’écoute d’abord d’une façon qui peut sembler empathique, mais très vite, quand des sentiments sont clairement impliqués, elle tente de forcer Emma à appeler Izzy pour la quitter. Emma s’enfuit en courant. Plus tard, elle lui fera une scène en lui disant qu’il est hors de question qu’il se passe des choses pareilles dans le quartier où elle élève ses enfants. S’il ne s’agissait que de sexe (tarifé), passe encore ! Mais accueillir une troisième personne au sein d’un couple, quelle folie ! C’est d’ailleurs un véritable vent de panique qui souffle sur le voisinage (à un point tel que la situation en devient absurde). Une véritable surveillance se met en place : Emma et Jack sont désormais suspects et tout le monde se sent responsable du retour à l’ordre sexuel dans le quartier. La polyphobie à laquelle ils font face peut sembler exagérée, mais me semble toutefois représentative de la réalité, pour avoir eu des anecdotes de réactions très violentes dans mon entourage.

Jack désespéré par la situation polyamoureuse avec Izzy.

Screw your status

La polyphobie véhiculée par leur entourage est intégrée par le couple, Emma et Jack reprenant facilement leurs mots, ce “bon sens social”, pour les recracher à Izzy. “On a des choses à perdre”, s’exclame Emma. Comme si Izzy, elle, n’avait rien. Renvoyée une fois de plus à un statut d’infériorité. Quand tu es jeune, peu assurée malgré les apparences, et escort par-dessus le marché, on ne te prend pas en compte. Mais paradoxalement, cela lui donne de la liberté. Les deux autres, englués dans la peur de perdre leur statut de couple bourgeois en pleine ascension sociale dans une banlieue chic, se prennent de plein fouet la critique sociale. On ne se déconstruit pas en une semaine, et s’ils se comportent très égoïstement à plusieurs reprises avec Izzy, on peut reconnaître à ces personnages que, dans la temporalité de la série, tout va beaucoup trop vite pour prendre du recul. De plus, ils sont l’objet d’un chantage de la part de la fille de leur voisine d’en face, qui peut peser sur leurs avenirs professionnels à tous deux. Lâcher ce qu’on construit depuis des années, surtout quand on a fait de son statut social un enjeu aussi fort, ce n’est certainement pas facile. Tout cela se débloque lors de l’épisode final où Jack prend la voie libératrice de refuser la position de Doyen qu’il briguait et qui constituait un moyen de pression possible sur lui. Il démissionne par la même occasion de son poste actuel, et part retrouver Emma qui sait bien quel est l’enjeu : Izzy, avec qui ils vont tenter de recoller les morceaux, maintenant qu’ils ont vécu un processus de déconstruction et de renoncement social en accéléré.

Le trouple de You Me Her : Emma Jack et Izzy

Andy, Nina, Izzy : le trio parallèle

Avant de conclure, je voulais ajouter quelques mots sur les autres représentations de relations non exclusives qui nous sont montrées dans la série. Au départ, Izzy a dans son viseur Andy, autour de qui elle tourne depuis des mois, et réciproquement. Izzy est sincèrement attirée par Andy, mais pas suffisamment pour réussir à se rendre disponible pour lui, et elle ne cesse de le planter de façon peu élégante. Après la fois de trop, Andy vient chercher du réconfort auprès de sa coloc’ Nina, armé d’une bouteille de vodka (décidément, l’alcoolisme est le trait commun de tous les personnages). Ils couchent ensemble. Nina en parle dès le le lendemain à Izzy, qui, énervée, lui reproche d’avoir brisé la règle de la coloc entre filles (aka on ne baise pas la target de son amie). Elle se bagarrent pour éliminer la tension, mais assez amicalement malgré tout, et cela ne cause pas de rupture amicale ou de drama à long terme entre elles comme on peut avoir l’habitude d’en voir. Au fond, ce n’est pas très grave et Izzy sait bien que vu le manque de considération dont elle a fait preuve envers Andy jusque là, ce serait mal venu d’en faire des tonnes. J’ai trouvé ça intéressant du sortir du cliché de la trahison entre filles et de dédramatiser le truc. On sent bien que la question de la possession n’est pas en enjeu ici. La relation Izzy-Nina passe avant. D’ailleurs, sans vouloir poser une étiquette, j’y ai perçu un peu plus qu’une “simple amitié” : il y a une véritable tendresse entre elles, y compris physique (elles s’endorment enlacées), un soutien fort de la part de Nina, et une détresse réelle quand Izzy décide de quitter la coloc’ pour retourner chez sa mère.

Nina console Izzy de sa relation de trouple dysfonctionnelle.
Nina console Izzy.

Si You Me Her représente la forme de polyamour la plus socialement acceptable, la série évite cependant astucieusement de sombrer dans le cliché. De plus, elle met en lumière la problématique des relations asymétriques quand on pense en terme de relation primaire et secondaire. La diffusion de la saison 2 ayant commencé il y a peu aux États-Unis, je suis curieuse de voir comment le sujet sera traité, les premiers enjeux de statut étant réglés. J’aimerais voir abordée la gestion du quotidien, puisque la fin de la saison 1 laisse penser qu’ils vont s’installer ensemble.